Quand Céline Tran a sorti son livre « Ne dis pas que tu aimes ça » aux éditions Fayard le 7 mars, comme beaucoup, j’ai eu envie de découvrir l’industrie du X à travers les yeux d’une de ses actrices les plus emblématiques. Et pourtant ce n’est pas le milieu qui m’a captivé tout au long du livre, mais Céline Tran elle-même !

Actrice, auteure, réalisatrice, mais aussi directrice aux éditions Glénat qui a lancé dernièrement sa collection PORN’POP, Céline a eu plusieurs vies en une et elle sait être là où on ne l’attend pas ! Bien plus qu’un livre sur le milieu du X, c’est une véritable ode à la guerrière qui sommeille en nous.

Couverture de « Ne dis pas que tu aimes ça » aux éditions

Poussez-vous de là que je m’y mette !

Son parcours atypique et singulier est aussi captivant que sa personnalité. Céline Tran se confie avec sincérité et beaucoup d’humour sur sa vie d’actrice X, en ne reniant jamais cette période qui a fait d’elle la femme inspirante qu’elle est aujourd’hui. A la différence de ses consoeurs qui ont parfois fustigé cette industrie une fois sorties bien qu’elles se soient fait un nom par ce biais, Céline, elle, assume son ancien métier et en a fait une force pour briser les tabous liés à la sexualité et ce en toute franchise !

Pendant plus de 10 ans, j’ai été Katsuni, pro des images chocs. Sortir des normes fut mon métier. On m’invitait sur les plateaux télé pour cela, tout en me demandant de ne pas trop en parler – une femme qui dit aimer le sexe et être payée pour ça, c’est politiquement incorrect.

Elle est comme ça Céline, elle se déjoue des normes pour mieux s’approprier l’espace à sa manière. En véritable guerrière, elle a su imposer ses choix et son physique aux plus grandes productions américaines jusqu’à ses multiples consécrations : 38 awards internationaux, dont 18 Awards au festival AVN de Las Vegas et 3 fois Meilleure Actrice Etrangère.

En effet, si en France le côté « girl next door » rassurant de Clara Morgane, qui ne tournait qu’avec son partenaire à ses débuts, a remporté bons nombres de suffrages, Céline, a su se différencier en s’exportant aux Etats-Unis où ses origines ainsi que sa vision de la sexualité plus transgressive ont été des atouts pour se hisser au sommet. A la Porn Valley, comme elle le dit si bien « Place à la performance, à l’excès sous toutes ses formes, au sexe dans toute sa diversité et aux femmes qui décident ». Là-bas, les possibilités sont infinies, pas de puritanisme ou de snobisme tout est permis !

Céline a fait de son corps son terrain de jeu initiatique en affûtant au grè des tournages ses armes que lui offre son statut de séductrice. C’est avant tout une exploratrice des sens et du langage du corps. Si le porno impose ses rythmes ou ses angles de positions, il ne lui impose pas sa sexualité. Céline Tran s’en sert juste pour exprimer la sienne entre « Action » et « Coupez ».

« Telle une ethnologue en talon haut, je regarde ce nouveau monde, ce labyrinthe qui ne cesse de me surprendre. » À de nombreuses reprises, Céline fait référence à Dracula où la quête du plaisir est omniprésente, celui qui nous habite et qui nous consume. Parce qu’en tant que femme, nous avons toutes en nous une Mina ou une Lucy qui tour à tour se l’approprient à sa manière. Eh oui nous avons le droit d’être les deux à la fois !

Xéna la guerrière n’a qu’à bien se tenir…

Dotée d’une volonté de fer, Céline Tran a toujours su rebondir devant les difficultés sans jamais se laisser décourager ce qui m’a, je l’avoue, beaucoup inspiré ! « A peine un pied posé dans le X, des gens de ce milieu cherchent déjà à me décourager. Sans le savoir tout ceux qui me mettent en garde me donnent une motivation supplémentaire. » Que ce soit pour se faire une place dans l’industrie du X à ses débuts ou accepter, non pas sans mal, de changer de nom suite à une décision de justice, elle en est toujours ressortie plus forte et déterminée que jamais. Une belle leçon de vie à méditer quand on doute encore d’être capable de rebondir suite à un échec. La passion de Céline pour les arts martiaux et plus particulièrement le karaté ne doit pas être anodine à ce mental de  combattante !

Céline Tran, auteure de Ne dis pas que tu aimes ça

En effet, si Céline s’est fait connaître sous le nom de Katsuni* en 2000, son succès grandissant va lui porter préjudice. Si son sens de la répartie lui permet de clouer le bec à ses détracteurs avec humour, face à la justice, c’est une autre histoire. En avril 2008, elle est condamnée à ne plus pouvoir utiliser son nom suite à une plainte d’une femme qui prétend en souffrir. « Peu importe mon ressenti. Le verdict est tombé. Avec lui, j’ai perdu mon pseudonyme et la marque qui va avec, la majeure partie de mes économies. Je dois effacer ma trace dans le monde réel et sur Internet. » Et pourtant il en faudra plus que ça pour la déstabiliser surtout quand elle apprend plus tard qu’au Japon changer une lettre dans son nom est un signe de chance !

Comme quoi chaque obstacle peut être l’occasion de se surpasser sous peu qu’on soit prêt à l’affronter. Bon je vous l’accorde point trop n’en faut, sinon on parle là de mauvais karma…

En plus d’être une battante, Céline a de l’humour ! Qu’est ce que j’ai ri en lisant certaines anecdotes de tournages toutes plus ubuesques les unes que les autres ! « Atterrée, je me contemple une dernière fois dans la glace avant de me résigner à suivre le cortège de police (…) je porte un petit ensemble à franges (…) mais la réalité me rapproche plus d’une gogodanceuse dont un pitbull aurait arraché la moitié du costume. » Oui, certaines scènes laissent des souvenirs plus impérissables que d’autres… je ne peux pas toutes vous les dévoiler sinon ce n’est plus drôle, mais la vie d’une actrice X n’est vraiment pas de tout repos !

* Son premier nom s’écrivait avec un m, mais une décision de justice l’empêche de l’utiliser.

Le X, un milieu pas si ouvert que ça ?

Cependant dans « Ne dis pas que tu aimes ça », Céline Tran n’hésite pas à mettre aussi le doigt là où ça fait mal (sans mauvais jeu de mots). Au fil des années, l’industrie du X connaît des changements drastiques qui vont directement impacter ses hardeurs de plus en plus sous pression. « Les acteurs toujours plus nombreux à recourir au Viagra pour fuir l’angoisse de la panne, les actrices sont obsédées par le nombre de leur fans.(…) Entre eux une connexion de moins en moins recherchée, c’est comme si on ne faisait plus le même métier. » Sur Internet, ceux sont dorénavant les hashtags et les catégories qui priment, les hardeurs ne sont plus des performeurs mais des automates, les scénarios se réduisent maintenant à des mots clés.

A cela s’ajoute la discrimination des genres, en effet les hardeurs qui choisissent de tourner aussi dans des productions gays se voient être la cible de commérage dans les loges de maquillages. Le X, un milieu libre et ouvert d’esprit ? Apparemment plus tant que ça… « En l’espace d’une journée le beau  gosse s’est vu dégringoler de hardeur bankable à loser passif et indécis, trop lâche pour être exclusivement gay et trop faible pour rester dans le clan prestigieux des hétérosexuels. Ce mépris sort pourtant de bouches qui se mêlent les unes aux autres, de femmes qui elles aussi tournent entre elles. Mais bien entendu pour elles, « ce n’est pas pareil ».»

Ces changements dans l’industrie et d’autres raisons plus personnelles vont petit à petit  amener Céline Tran à s’éloigner des plateaux  de tournages. A 34 ans, elle décide de tout quitter, pour mieux renaître. Dorénavant sa transgression sera de s’habiller tout en continuant à prendre plaisir dans ce qu’elle entreprend en partant à la conquête de nouveaux challenges. « La provocation, ce n’est pas exhiber un sein ou une paire de fesses, mais simplement être e que l’on veut, montrer qui on est. »

Et à ceux qui lui reprochent de vouloir changer de direction pour lui coller une étiquette, voici ce qu’elle leur répond, toujours avec humour « Je n’appartiens à aucun métier, à aucun genre, aucun âge. Je suis ma force et ma liberté. Alors une étiquette ? Elle est comme celles de mes petites culottes : découpée. »

L’interview de Céline Tran

Céline Tran, auteure de Ne dis pas que tu aimes ça

1. Comment est né « Ne dis pas que tu aimes ça » aux éditions Fayard ?

J’avais envie d’écrire ce livre depuis longtemps mais il me fallait d’abord vivre pleinement mon expérience dans le X puis prendre du recul. J’ai toujours aimé écrire, petite, je rêvais de devenir écrivain. Je ne me considère pas encore comme tel, mais c’est un plaisir aujourd’hui que de pouvoir partager mon parcours et mon ressenti.

2. Auteure, comédienne, directrice de la collection Porn’Pop, tu es toujours là où ne t’attend pas. Tu as toujours fais confiance à ton instinct pour tes choix ?

Oui, je ne peux fonctionner autrement. Ca ne m’empêche pas de faire parfois de mauvais choix ! Mais je vis plutôt bien mes erreurs car je fais mes choix pleinement, en acceptant leur part de risque. En fonctionnant ainsi, je ne me trahis jamais et continue d’apprendre.

3. Ton mental de guerrière qui t’a toujours permis de rebondir face aux difficultés est vraiment inspirant. Une force que tu as puisé dans les arts martiaux ?

Merci ! Je pense que nous avons tous en nous une force énorme, mais en grandissant nous apprenons à douter, à nous préoccuper du regard des autres plutôt que de suivre notre intuition. Et bien souvent, cela nous mène à renoncer. La pratique du sport et des arts martiaux permettent la prise de conscience d’un potentiel, elle cultive le sens de la combativité, l’effort, la persévérance. On n’a jamais fini de progresser et surtout, il est toujours temps de commencer une nouvelle vie. Pour moi, être un guerrier ou une guerrière, ce n’est pas se dresser contre les autres, mais s’exprimer pour ce en quoi on croit.

4. Pourquoi il était important de mettre en avant avec beaucoup de franchise la stigmatisation des actrices X dans notre société ? 

Mon livre n’a pas l’intention de militer pour le porno ou les gens qui y travaillent, mais je tenais à raconter mon parcours avec ses bons… et ses moins bons côtés. Parmi ces derniers il y a en effet  le rejet, le jugement et l’agressivité de certaines personnes. Les travailleurs du sexe, de manière générale, fascinent, génèrent des chiffres d’affaire énormes, mais ne bénéficient pas d’une considération proportionnelle à ce « succès ». Le titre « Ne dis pas que tu aimes ça », concerne autant les femmes qui font du porno, que ceux qui aiment en regarder ! Il règne toujours une grande hypocrisie basée sur une fausse morale. Si c’est un métier qui dérange, je ne tiens pas non plus à le victimiser. Il y a aussi de nombreux avantages à être actrice X. Pour ma part en tout cas, je  n’ai pas à me plaindre, je suis très heureuse de mon parcours. Et puis, l’adversité peut s’avérer stimulante ! « Difficile » ne signifie pas « impossible ».

5. Tu racontes avec humour tes anecdotes de tournages. Une façon de désacraliser l’image qu’on peut avoir de l’industrie ?

Une manière de montrer son côté absurde, touchant, surprenant, attachant, imparfait….humain. Le but n’est pas de « casser le fantasme », (celui-ci persistera de toutes manières), mais de montrer l’envers du décor, rappeler qu’il s’agit avant tout d’un jeu. Un jeu entre adultes consentants. Ce n’est pas de l’esclavagisme sexuel comme beaucoup veulent le prétendre. J’imagine que cela les rassure de penser que le porno n’est que violences, abus, déviances… Oui, il y a des failles, des choses à dénoncer et changer, réglementer, mais c’est un milieu où l’on peut aussi trouver beaucoup de plaisir, d’excitation, de rires ! En tout cas, j’en ai eu beaucoup durant mes treize années d’activité. Je n’aurais jamais pu exercer ce métier aussi longtemps si je ne m’y étais pas amusée.

6. Au fur et à mesure du livre, on voit le milieu du X changer. Quels conseils donnerais-tu aux personnes qui ont envie de se lancer en 2018 ?

Mes conseils restent toujours les mêmes : faites-le parce que ça vous excite, que vous êtes capable d’avoir des rapports sexuels avec de parfaits inconnus, de vous adapter à des exigences de tournages qui nuiront probablement à votre plaisir, que vous acceptez l’idée que votre image ne vous appartienne plus . N’oubliez jamais que le / la responsable de votre vie et de votre corps, c’est vous, et vous seul(e). Par conséquent, renseignez-vous avant de tourner. Tournez avec des pro, prenez votre temps, lisez vos contrats, soyez intransigeants sur votre hygiène et celle des autres. Et si vous voulez vraiment faire carrière, gagnez votre vie, c’est aux Etats-Unis que ça se passe ! Mais pour cela il faut un visa de travail ! En France et en Europe, sachez que c’est un travail extrêmement précaire.

7. Tu parles sans détour de la discrimination dont sont victimes les hardeurs qui alternent tournages gay et tournages hétéro ou de l’importance de dire NON. Une envie de briser les tabous ?

Tout comme pour les anecdotes rigolotes, j’avais envie de partager aussi mes déceptions, la fin de certaines illusions. Lorsque j’ai débuté ce métier je croyais qu’il était celui de la transgression, de l’émancipation, de la tolérance. Mais finalement, on y retrouve les mêmes failles qu’ailleurs. Ce n’est ni un enfer, ni un paradis, juste un milieu où des gens se retrouvent pour travailler pour des raisons différentes avec des méthodes différentes.  Rien n’est plus dangereux à mon sens, que de généraliser. Or, le porno c’est toute cette diversité, ses personnages drôles, attachants, fissurés, extrêmes, arrogants, ambitieux, ses moments de plaisir, de solitude, d’incompréhension… c’est tout cela. Et pour le vivre bien, savoir faire les choses pleinement et savoir dire « non » est essentiel. Lorsqu’on ne se connaît pas et que l’on s’en remet aux autres, on est vulnérable. En abordant ces sujets, je m’adresse à toutes et tous, car finalement, ce sont des problématiques qui touchent tout le monde quel que soit leur métier.

8. Tu es marraine de la campagne de prévention « jeunesse et porno » aux côtés de l’association OPEN qui sensibilise aux outils numériques, tu en parles dans Porno Vs Réalité. Peux-tu nous en dire plus sur cette envie de partager ton expérience pour informer ?

J’ai tourné cette vidéo avant de contacter l’Open à qui j’ai ensuite envoyé le lien, car j’avais vu une interview intéressante de Thomas Rhomer, (son président). Nous nous sommes rencontrés et l’envie de collaborer est arrivée spontanément. Notre action est portée par la même intention : communiquer, casser les tabous afin de rassurer, informer, permettre un véritable échange. Culpabiliser les gens ne me semble pas être la bonne méthode. Au contraire, c’est la culpabilité qui encourage au silence et maintient le tabou, la honte et le jugement qui vont avec. Mon rôle est un peu de parler en « grande sœur » vis à vis des ados. Leur expliquer que les films X restent un spectacle caricatural , que si l’on peut être excité par ce type d’images et d’ailleurs respecter ceux qui les fabrique, cela reste une sexualité mise en scène, artificielle. Il est important de rappeler qu’un rapport sexuel est un rapport, une relation , une manière de vivre du plaisir qui reste très personnelle. A chacun et chacune d’explorer, d’apprendre. D’autre part, je comprends les préoccupations des parents. Je n’ai pas d’enfants mais j’ai des neveux que je vois grandir. Il me semble que notre responsabilité à tous , en tant qu’adultes, est de donner des repères aux  jeunes générations pour qu’ils puissent faire la part des choses, s’épanouir et être autonomes, vivre à leur tour leurs choix en prenant soin d’eux.

9. Sur ton blog, on peut lire que tu travailles actuellement sur de nouveaux projets d’écriture et des longs-métrages, tu as le droit de nous en dire davantage ?

Côté cinéma , je ne peux en dire plus car ce sont… des projets ! Rien ne sert d’en parler tant que rien n’est signé. Côté écriture, c’est déjà plus concret. Je bosse actuellement sur l’écriture d’un nouveau livre, un guide de sexualité, ainsi que sur de nouveaux scenarios de bandes-dessinées pour Glénat. En tant que directrice de collection, j’accompagne aussi des auteurs et illustrateurs dans leurs projets. J’ai très envie aussi d’écrire pour le cinéma. Affaire à suivre !